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Histoire et documents

Les sorciers du Cotentin

Nous sommes en 1669, dans la région de La Haye-du-Puits. Un dénommé Jacques Noël est entendu par le bailli dans le cadre d’une affaire de sorcellerie. Se croyant possédé et tourmenté par un démon, le jeune homme accuse, devant le magistrat, représentant du pouvoir royal, plusieurs personnes de l’avoir ensorcelé. La raison de cet acte démoniaque ? Jacques Noël aurait refusé de participer à un sabbat, c’est-à-dire une réunion clandestine de sorciers. Une dizaine de « personnes accusées de sortilèges et de maléfices » sont arrêtées, interrogées et torturées dont « maître Antoine Questier, prêtre, curé de Coigny, Charlotte Le Vavasseur, autrement dit la diablesse, belle-sœur de ce curé et quelques autres ». Au-delà de l’affaire – qui pourrait nous paraître aujourd’hui, anecdotique - cette histoire nous apporte un éclairage sur deux thématiques du XVIIe siècle :

  • les pratiques de sorcellerie et leur répression,
  • une évolution des mentalités et des croyances.

 

Reproduction d'une gravure : le sabbat des sorciers, cliché de 1927, fonds Léon Sarot, 9 Fi 1558 Reproduction d'une gravure : le sabbat des sorciers, cliché de 1927, fonds Léon Sarot, 9 Fi 1558

Sorcellerie, répression et évolution des mentalités

La bibliothèque des archives conserve un petit volume de lettres publiées en 1725 par François de Saint-André, conseiller-médecin ordinaire du roi, à propos « des maléfices et des sorciers ». Dans ses lettres, François de Saint-André nous livre de nombreux détails sur la procédure, mais aussi sur les pratiques supposées des sorciers. L’auteur affirme bien connaître cette affaire : « j’ai examiné la chose avec toute l’attention et l’exactitude qu’elle demandait. Les juges qui y ont travaillé étaient de mes amis : je m’en suis entretenu plusieurs fois avec eux. Ils m’ont fait voir les informations, les dépositions des témoins, les interrogatoires des accusés […]. J’ai même eu la curiosité de voir le procès qui a été instruit au baillage de Carentan […] ».

Le sabbat peut se définir comme une réunion clandestine durant laquelle les sorciers pratiquent divers rites, dont certaines danses. Charles Basneville raconte ainsi comment il trouva, vers 1667, dans un bois proche de La Haye-du-Puits « une grande troupe de gens nus qui dansaient », et que « quelques-uns lui dirent de marcher et qu’il ne lui serait point fait de mal ». C’est aussi durant le sabbat que les sorciers reçoivent la marque du diable. Le curé de Coigny est, par exemple, soigneusement examiné par Guillaume Mahieu, « docteur en médecine demeurant en la ville de Carentan », Thomas Noblet « lieutenant des chirurgiens de la dite ville », Nicolas Rosier et Antoine Le Lodei, tous deux « maîtres chirurgiens ». Ceux-ci cherchent sur le corps du prêtre « la marque du diable », c’est-à-dire la preuve physique que l’accusé a renoncé à Dieu pour se donner au diable. Après avoir fait « déchausser Maître Antoine Questier », les examinateurs lui trouvent plusieurs « excoriations très vermeilles en diverses parties de la jambe droite ».

En juillet 1670, la chambre criminelle du parlement de Rouen (la Tournelle) prononce la sentence de mort de trois accusés, mais le premier président, Claude Pellot, proche du pouvoir royal, écrit à Colbert pour dénoncer les déficiences de la procédure. En outre, le magistrat craint que le phénomène ne se répande car « l’on dit que dans ce pays-là, l’on découvre tous les jours des personnes que l’on accuse de sortilège ». Les accusés de La Haye-du-Puits sont finalement graciés en 1672. En juillet 1682, un édit de Louis XIV règlemente les procès en sorcellerie ; le crime de sorcellerie est transformé en délit d’escroquerie ; seuls subsistent les crimes de sacrilège et d’empoisonnement.

C’est qu’en moins d’un siècle les mentalités ont évolué vis-à-vis du phénomène. Cette pratique a été reléguée du domaine juridique à celui des superstitions. En outre, face aux progrès de l’absolutisme, les procès à l’encontre des sorciers ont perdu une fonction essentielle pour le pouvoir royal, celle d’affirmer son autorité face aux libertés locales. Enfin, pour témoigner de cette évolution, laissons la parole à François de Saint-André : « Je n’ai jamais donné […] dans les visions des démonographes, j’ai toujours regardé le sabbat comme une chimère, les sorciers comme gens ordinairement malades d’imagination et la plupart des contes qu’on en fait comme des fables ».

Histoire de se repérer

Outre le recueil de lettres de François de Saint-André, nous nous sommes aidés, pour rédiger ce billet, de plusieurs ouvrages :

Jean-François Détrée cite notamment un manuscrit intitulé « Traité des sorciers », conservé à la bibliothèque municipale de Rouen, relatant les événements de 1670 à La Haye-du-Puits.

 Et vous trouverez sur notre site internet de nombreuses autres références bibliographiques sur la sorcellerie.


auteur : Jérémie Halais


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